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LA HAUTE SAÔNE ET SES BEAUX VILLAGES

RAY.15- L'ACTIVITE INDUSTRIEUSE PASSEE DE RAY SUR SAONE

14 Avril 2017, 23:24pm

Publié par Patrick Mathie

J'avais rencontré Paule et Raymond Liard pour évoquer, avec eux, l'histoire de leur maison sise rue du Château à Ray sur Saône et lui consacrer un chapitre sur ce blog.

C'est une maison vigneronne avec sa cave, ses anciennes barriques, l'emplacement du pressoir. Ils ont tant de souvenir en ces lieux...souvenirs liés à l'activité d' ingénieur de Raymond, ses recherches dans le domaine des structures métalliques, de la protection de l'environnement, de la permaculture, de l'éthologie avicole et bien d'autres thèmes encore!

La nostalgie ne transparaît que rarement dans leur propos car ils ont toujours été des "découvreurs" tournés vers l'avenir." Toute leur vie a été une quête du savoir qui leur a permis de concrétiser leurs projets". Paule, intéressée par la musique, le théâtre, la poésie s'est toujours vue comme la secrétaire de son mari mais, bien plus que cela, elle a été un appui constant et agissant dans toutes leurs entreprises. Raymond a l'esprit scientifique et humaniste ce qui en fait un citoyen éclairé, rigoureux, exigeant certes, mais très attaché au bien être de l'Homme dans un monde où la Nature doit être préservée.

Au cours de nos nombreux entretiens Paule et Raymond m'ont indiqué qu'ils avaient développé à Ray sur Saône même, un élevage avicole dont l'objectif était de sélectionner par la génétique et l'éthologie, des poussins d'une race nouvelle. Cette activité originale avait vu le jour dans les années cinquante, après la rencontre de Raymond avec Alberte BELLINI, fille de l'inventeur du radiogoniomètre qui habita la maison voisine.

Le passé historique de Ray, déjà si prestigieux, va désormais s'enrichir d'un volet industriel et plus contemporain qu'il importe de ne pas laisser tomber dans l'oubli car il constitue le patrimoine commun des raylois d'hier et d'aujourd'hui.

Raymond, et je l'en remercie, a accepté de coucher ( avec talent) son expérience sur le papier.

Ce sera le premier chapitre des " activités industrieuses de Ray".

Patrick Mathie. Avril 2017

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DANS LE CADRE DES ACTIVITES INDUSTRIEUSES DU PASSE RAYLOIS, AUJOURD’HUI DISPARUES

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Histoire de l’Elevage Avicole de Ray.

par Raymond LIARD

Introduction

Jamais depuis des décennies, on n’a autant parlé de la condition animale en 2016. Physiologistes, neurobiologistes, éthologues, moralistes, voire spiritualistes ne se sont jamais autant exprimés sur la problématique animale dans un monde qui se veut civilisé.

Aujourd’hui en 2017, il ne resterait plus qu’à informer le grand public des connaissances acquises par la science pour régler l’éradication de la faim dans le monde. Bon nombre de graves problèmes écologiques et environnementaux en sont la cause. On constate que la surindustrialisation de la production animale est de plus en plus retirée aux hommes pour la confier à des robots, tellement les conditions de vie imposées aux animaux sont intolérables pour des humains sensibles. On sait de surcroit aujourd’hui que sur le plan économique, c’est un échec à terme, mais aussi sur tous les plans.

C’est pourquoi sur la sollicitation de Patrick Mathie je me suis décidé, ayant eu une expérience inoubliable dans la sélection animale, à aller fouiller dans les greniers de notre maison de Ray et retrouver une vieille malle; j’y avais remisé, non sans nostalgie, les archives d’une activité avicole des années 50, si aboutie en éthologie et dans l’esprit des souhaits éthiques d’ aujourd’hui, qu’il m’a semblé intéressant d’en laisser une mémoire sur son blog .

Le contexte: Ray des années 50.

Dans les années 50, la grande guerre mondiale de 1939/1945 avait changé les mentalités et bien que de nombreuses activités rurales aient disparu, il subsistait encore à Ray : quatre familles d’agriculteurs*, un boucher, un charcutier, un boulanger , deux épiciers, un ferblantier (en conversion de plombier-zingueur-couvreur), .une famille de menuisiers, un maçon (qui devint une PME conséquente et un marchand de matériaux), un charpentier, une caisserie, un négociant en bois, quelques familles de bûcherons. En 1960 vint s’installer une famille de pieds-noirs de retour du Maroc dont Pierre Grossetête docteur en médecine.

C’est dans ce contexte économique que se situe l’expérience avicole vécue au village.

Des rencontres

On dit que le hasard fait bien les choses. Mais après un passage en Afrique et ayant terminé mon temps de service militaire dans le radar et les grands espaces, je ne me voyais pas à 23 ans faire une ‘carrière’ de citadin. C’est en retrouvant la famille d’Ettore Bellini, que j’avais rencontrée quelques années plus tôt, que ma vie s’orienta invraisemblablement vers Ray sur Saône.

 

Ettore Bellini Dr es Sciences, inventeur du radiogoniomètre** avait une fille Alberte qui tenait de son père la fibre chercheuse, mais orientée vers les merveilles de dame nature et la biologie. Réfugiée durant la guerre de 39/40 dans la propriété familiale de Ray, elle s’était installée un petit élevage avicole d’amateur d’un genre particulier, où elle sélectionnait modestement une race de volaille belge la Campine-Braekel...

 

 

 

...celle-ci fut à l’origine des travaux de la section

avicole de l’Université de Cambridge sous la direction du professeur Pease, chercheur en génétique appliquée sur les transferts de gènes ; particulièrement les gènes visibles sur les plumages attachés au sexe des oiseaux ( les facteurs colorants sex-linked).

Elle ramena d’Angleterre dans ses bagages une nouvelle race, prototype à stabiliser la ‘Legbar argentée,’ hybridation en cours de perfectionnement de l’Orpington argentée et de la Campine-Braekel ; fruit de son travail à la section avicole de l’Université de Cambridge; elle s’adonnait à son hobby et était intarissable lorsqu’on la lançait sur la transmission du gène « coucou » chez les oiseaux.

Suite au décès récent de son père, la question des ressources devenait une préoccupation pour la famille. Pour faire court, un projet d’aviculture professionnelle s’élabora entre nous, du fait de nos savoir-faire très complémentaires. Très vite, nous nous aperçûmes que la démarche conventionnelle de cette réalisation entrainait une importante mise de fonds. Celle-ci était disproportionnée aux résultats que l’on était en droit d’espérer l’une et l’autre. Nos objectifs visaient une activité qui nous permettrait de vivre tout en sauvegardant l’intérêt scientifique et une vie rurale indépendante. C’est ainsi que, si nous n’avions que peu de moyens, nous constations que nos savoir-faire et nos goûts du plein air étaient convergents. Associés, nous avions une potentialité hors du commun. Et c’est dans cet esprit pionnier que l’élevage avicole de Ray est né, se développa rapidement, et nous permit de vivre très convenablement une douzaine d’années.

Poules de race Legbar argentée

Comme disent les Australiens du bush :

« Quand on ne peut pas acheter quelque chose, on se le fabrique ».

C’est ainsi que dans l’année d’installation 1952, un atelier de menuiserie et un atelier de ferronnerie intégrés furent réalisés en priorité par nous-mêmes pour fabriquer tout le matériel et les bâtiments nécessaires au développement du projet d’élevage. Je découvrais l’utilité du savoir dans des applications pratiques qu’il me fallait absolument exécuter sans délais. Et je songeais souvent au discours d’accueil de ma promo au CNAM de Paris par le professeur Chouard :« Ici nous avons l’ambition de vous apprendre à apprendre, car toute votre vie sera une quête du savoir afin de concrétiser vos projets. »

Il ne saura jamais ce que fut la portée de ses paroles dans ce contexte si particulier du « hors système » où je me trouvais….

Deux ans difficiles ont passé, nous sommes en 1954 ; un couvoir d’une capacité de 50.000 œufs, auto-construit dans notre atelier est ma fierté du moment, reléguant d’un coup toutes les petites couveuses archaïques. En entrant en production, il donne une plénitude de moyens à la « généticienne » pour lancer son travail de sélection généalogique. Ce fut la création de la Legbar dorée.

Le petit élevage d’amateur d’Alberte Bellini se transforme en une station de sélection:

Qu’y faisions-nous ? Quelques photos retrouvées et un film d’amateur vont nous aider à remémorer les activités.

Statistiques de ponte.

Contrôle et suivi généalogique des oiseaux (pedigree):

 

 

Les poules, numérotées par une bague à l’aile, pondent dans des nids individuels (nids trappes relevés toutes les heures) puis leurs œufs sont à leur tour numérotés; ainsi la production individuelle est établie, avec pesée de chaque œuf et consignation sur registre des critères de ponte, du nombre d’œufs, solidité et teinte des coquilles.

 

 

Alberte Bellini identifie les oeufs.

 

Paule Liard contrôle les pontes, le poids des oeufs, leur couleur et leur solidité.

Un couvoir entièrement réalisé en auto construction permet d'incuber 5000 oeufs.

Derrière Paule,l'opératrice, le couvoir entièrement réalisé par Raymond Liard.

 

Identification des poussins à leur naissance

Incubation individuelle des œufs de chaque poule par groupes de cinq œufs dans des sacs ou des cases ‘pédigrées’ création maison.

Ci dessus, filet à pedigree "classique" et ci-dessous, cases métalliques conçues et réalisées par Raymond Liard

Contrôle naissance pedigree.

 

Pose d’une bague cadenas dans la membrane indolore de l’aile, et sa consignation numérique dans un registre (herd-book).

 

Vue de la poussinière pour le démarrage des poussins, par groupes identifiés de 100

Tri des bandes de juvéniles sur des critères retenus de productivité et de standard (culling.)

C’est la saison de l’élevage extensif en arches et des travaux de plein air

Groupements de reproduction par sélection (progénie-tests)

Les aptitudes de ponte sont transmises par les coqs, pour le maintien ou l’amélioration de la production d’œufs: nombre annuel, qualité des œufs, solidité et couleur des coquilles etc…

Dix coqs frères issus de poules raçantes couvrent un groupe de cent poules par poulailler de multiplication.

Vue de ces poulaillers sur le coteau de Ray en 1960:

2017: Le poulailler n°2, seul survivant de l'épopée avicole, s'est reconverti en atelier de jardinage.

Ainsi, une nouvelle race est stabilisée et commercialisable.

Autosexables, la Legbar argentée et sa variété dorée sont créées et la saga va continuer.

http://www.google.fr/url?source=imglanding&ct=img&q=https://www.omlet.de/images/cache/475/600/cream_legbar_chickens_cream_legbar_hens.jpg&sa=X&ei=e3huVcT8N8XjU7avgdgG&ved=0CAkQ8wc&usg=AFQjCNGHZuzxSezn5Vo1MyrT7LuiD3NXNg

Poules Legbar argentées

 

Coq Legbar doré

Avec le développement technique, suit la nécessité d’un développement des ventes:
En plus d’un succès local, de nouveaux débouchés s’ouvrent sur la planète pour de nouvelles races de volailles aux nouvelles propriétés. Nous tombons au bon moment: l’ère du développement d’une aviculture moderne est d’actualité. C’est le temps heureux des clients prestigieux, des relations humaines enrichissantes. Des expositions internationales, des concours et des prix.

 

Expéditions de poussins à longue distance par avion.

Les poussins placés dans des caisses spéciales prennent le train à la gare de Vellexon...

...puis l'avion à l'aéroport de Bâle. Direction l'Europe, l'Afrique du Nord, les Antilles, la Nouvelle Calédonie... Même "Tante Yvonne", épouse du Général de Gaulle se faisait livrer chaque année quelques poules et poulets de l'élevage de Ray!

C’est là qu’un été de 1953, une étudiante tout de rouge vêtue et casquée de noir, nous arrive de Paris en moto avec son grand frère, pour visiter l’un des siens Michel, stagiaire à l’élevage de Ray.

Car l’emploi dans l’élevage était essentiellement réservé à des stagiaires au pair, qui devenaient rapidement des amis, travaillant dans la joie pour le gîte et le couvert. Les transferts du savoir allaient bon train. C’était une ambiance d’étudiant Il faut dire que les horaires de travail, les loisirs, les repas étaient pris en commun , réglés par les obligations du service aux oiseaux, et la météo. Ce qu’en voyaient les raylois, c’était surtout les quelques heures de détente où la joyeuse troupe déferlait en été vers la Saône pour une baignade appréciée. Mais le travail partagé nous soudait tous amicalement.

Comme dit Einstein « le hasard c’est Dieu qui chemine incognito »; puisque la nouvelle venue combla rapidement un vide de qualification dans la tenue des fichiers, le secrétariat et le suivi clientèle. Elle fit comme nous tous, elle adapta son bagage de bachotte gréco-latine à la nécessité du moment. Son habileté au piano en fit une dactylographe hors pair, avec pour formation professionnelle un cours Pigier par correspondance qu’elle jugea inutile au bout d’un mois. Quant à nos courriers clients et nos articles pour la presse spécialisée, elle se fit très vite au casque et dictaphone à fil, où je rédigeais mes articles pour la presse avicole en dehors des temps d’activité de groupe.

Et puis, cerise sur le gâteau, on se maria le 9 janvier 1954 devant ce cher Abbé Caravati curé de Ray à cette époque, qui devint notre ami de toujours. Paule Boursy laissa son patronyme et devint Paule Liard, ce qui ne l’empêcha pas aux heures creuses de continuer à écrire des poèmes, et de jouer de l’orgue dans les églises.

D’autres concours amicaux épaulèrent notre activité. Fernand Lécrivain, géomètre de son état et formé aux Beaux Arts de Dijon, qui habitait la maison de notre maire actuel, nous fit profiter de son savoir et de son talent pour créer l’enseigne de l’élevage en vue de la vente à l’international.

L’enseigne retenue pour l’élevage fut un armorial inspiré de la tradition locale et qui, en langue héraldique s’exprime: un meuble in quarto de la Franche-Comté, la roue symbolique de l’Industrie, deux poussins gris cendré et argent à cœur (symbole de notre activité), sur fond de gueule.

Le temps passant, avec nos travaux de sélection nous découvrons l’éthologie, la relation entre aptitudes, hérédité, alimentation, environnement et habitat.

La production se diversifiait rapidement, car on découvrit que nos volailles, plus elles devenaient performantes plus elles étaient sensibles à leur environnement et aux aléas d’une vie rustique. Dans les années 60, on lança donc une production hybride mieux adaptée à la vie dans les fermes, tout en continuant nos lignées de race pure, sélectionnée plus particulièrement pour les professionnels et l’exportation.

Une concurrence américaine sans vergogne:

Si le ciel était bleu à cette époque pour nous, et un bon nombre d’aviculteurs français, (plus de 5000 professionnels en France) on voyait poindre à l’horizon de gros nuages très sombres de la concurrence américaine sans retenues, avec ses moyens considérables et sa production de masse. Je n’en dirai que peu de choses pour en donner une idée: cinq millions de pondeuses à Pétaluma dans la région de San Francisco, ville de six mille habitants spécialisée en aviculture. Cinq ans plus tard, le jour du dumping avicole français arriva, tout un pan de l’activité fut éradiqué en une saison, sans réaction politique. C’est là que je fis connaissance avec l’aviculture à l’américaine et en particulier avec un voisin nouveau venu en Côte d’Or (couvoir de 500.000 œufs) qui donnait des poussins à nos clients pour nous empêcher de vendre les nôtres « dumping ». Un tête à tête épique se termina par l’engagement de ne pas nous nuire pendant une année pour la liquidation de notre exploitation.

Ce fut donc le moment où je m’interrogeai sur le sens de la profession qui entrait dans la spirale infernale d’une course à l’investissement liée à une productivité toujours en progression, et de plus en plus agressive pour les volailles. Système où le producteur est le dernier à être rémunéré, les prises de bénéfice étant réalisées en amont du producteur par les constructeurs, les fournisseurs de matériels, les fournisseurs d’aliments, sans oublier le banquier,.Et pour couronner le tableau des prédateurs, un fisc aveugle et opportuniste.

En bref, dégoûté je repris mon métier d’ingénieur non sans difficultés, et Alberte Bellini se trouva un poste de documentaliste bilingue à l’Ecole d’Agronomie de Toulouse (Purpan). Quant à Paule, elle commença une nouvelle vie avec bien des activités, non rémunérées mais ô combien utiles en terre de désertification…

Raymond et Paule Liard...toujours au travail en 2017!

Cet élevage fut pour nous tous une merveilleuse expérience de retour à la terre, riche en développement de connaissances, dans la plénitude de nos âges, et qui marquera nos vies; une sorte de paradis perdu.

Raymond Liard .2017

CI DESSOUS, APRES LES NOTES, LE FILM 8mm

TOURNE PAR RAYMOND EN 1953

ET COMMENTE PAR LUI MÊME EN 2014

Notes

* Raymond Grenier, Jean Billardey, Alfred Merli, Marcel Depierre, et l’ami René Coulon (que l’on trouva mort dans son champ de patates, usé par des années de labeur.)

**radiogoniomètre: système s’apparentant au radar, voir PROCHAINEMENTdans ce blog: Bellini Ettore, le grand inventeur méconnu du « Radiogoniomètre ».

Documents disponibles sur demande à raymond.liard@Gmail.com,

gratuitement et rédigé à la lumière de nos expériences :

  • Construction et exploitation d’un poulailler familial, 6 pages
  •  
  • Nutrition des gallinacées en élevage extensif, 4 pages

Lien pour avoir une idée de l’industrialisation de l’aviculture que nous exécrons :

https://www.youtube.com/watch?v=6AJfhZDjrzc

et maintenant... le FILM !

 

 

 

 

 

 

En 1953,Raymond LIARD a filmé en 8mm le quotidien de son activité à Ray sur Saône. Il l'a commenté en 2014. C'est un document exceptionnel!

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